Le saviez-vous ? Il existe bien 7 cépages autorisés en Champagne ? Mais ils sont trois à monopoliser l’appellation : le pinot noir (38 % des surfaces) qui domine la Montagne de Reims et de la Côte des Bar sur des terrains calcaires et frais ; le pinot meunier (32 %) qui convient aux terrains plus argileux de la vallée de la Marne et enfin le chardonnay (30 %) qui par sa précocité nécessite les sols légers et bien exposés de la Côte des Blancs. Au premier, des arômes de fruits rouges, apportant lors des assemblages, corps et puissance ; au second, souplesse, fruité, intensité et rondeur ; au troisième (le chardonnay), finesse et élégance. Sa lente évolution en fait un complément idéal pour le vieillissement des vins. Cette trilogie gagnante, cette valse à trois qui fait le bonheur des assemblages semble incontestablement adaptée à la nature des différents terroirs du Champagne. Et pourtant !

Cépage petit meslier
Cépage petit meslier de la maison de Champagne Laherte Frères à Chavot-Courcourt, coteaux sud d’Epernay

 Les oubliés

Champagne Drappier Quattuor Blanc de Blancs
Champagne Drappier Quattuor Blanc de quatre Blancs : 25 % arbanne, 25 % petit meslier, 25 % blanc vrai, 25 % chardonnay

A ces trois cépages qui dominent le Champagne, il existe un complément d’âme apporté par d’autres cépages. Ils furent volontairement estompés pour réapparaître bien timidement aujourd’hui. Ce sont quatre cépages blancs : l’arbane, le petit meslier, le pinot blanc et le pinot gris. Ils sont autorisés mais représentent aujourd’hui moins de 0,5 % du vignoble. Autorisés sans doute mais pas en plantation nouvelle, que sur des droits d’arrachage ! Le CIVC (Comité Interprofessionnel des Vins de Champagne) vieille au grain. Il ne faut surtout pas brouiller l’image du Champagne fondé sur la clarté des 3 cépages fondamentaux. Donc pas question d’aider au développement d’autres cépages considérés comme marginaux !

Le gamay bouté hors Champagne

Exit le gamay qui jusqu’en 1927, était pourtant largement répandu en Champagne. Par dérogation individuelle et très exceptionnelle (et non transmissible), il survit grâce à quelques plants dans l’Aube dont les raisins peuvent encore rentrer dans certaines cuvées. A une époque pas si lointaine, chaque village champenois avait son ou ses cépages autochtones représentant un patrimoine ampélographique d’une incroyable richesse (voir la collection des anciens cépages réunis par la maison Mumm). Ainsi, le pinot noir se déclinait-il en plusieurs variétés dont les plants dorés, donnant les meilleurs vins, et les plants gris. Dans les plants dorés figure le célèbre petit plant doré appelé aussi petit plant doré d’Aÿ, recherché aujourd’hui par la maison Moët. Il existait aussi le très précoce pinot de juillet qu’on vendangeait début août ou encore le pinot droit aux tiges poussant en hauteur.

Les quatre outsiders

L'arbane en Champagne
L’arbane cépage oublié du Champagne

Quatre cépages marginaux sont donc autorisés, l’arbane, le petit meslier, le pinot blanc et le pinot gris. Ils représentent aujourd’hui près de 90 ha sur toute l’aire d’appellation Champagne. Ils sont donc rares et un brin capricieux. Le pinot gris est sensible aux gelées de printemps, il est par contre le premier à mûrir. L’arbane craint les intempéries et se montre difficile à presser. Le petit meslier est sensible au botrytis. Mais ils développent tous une richesse organoleptique incomparable.

Les sept voix du Nombre d’Or

Philippe Aubry vigneron à Jouy-lès-Reims, au cœur de la Petite Montagne de Reims qui élabore avec son frère Pierre, la fameuse cuvée Le Nombre d’Or intégrale (un Champagne à 7 voix : arbane, petit meslier, fromenteau (ou pinot gris à partir de greffons venus d’Alsace), enfumé, pinot noir, meunier et chardonnay) en parle avec délectation : on peut noter pour l’arbane des odeurs de mandarine, de bergamote, de genièvre… pour le petit meslier, on retrouve des arômes de citron vert et jaune, de violette… et pour le pinot gris, il y a du fruit sec, de la fumée. Paradoxalement, on peut dire que ces cépages peuvent apporter de la nouveauté aux vins.

Ainsi, depuis 1993, cinq cuvées de cépages anciens dorment dans les caves de la maison de Champagne Aubry. Elle a entrepris une véritable œuvre de mémoire en décidant de faire renaître ces quelques cépages perdus, autrefois cultivés en Champagne. Dans le même esprit, le Champagne Tarlant à Oeuilly près d’Epernay plonge dans l’histoire champenoise avec cet assemblage de 3 cépages anciens plantés en 2004 sur 30 ares, le pinot Blanc, l’Arbane, et le petit Meslier, non dosé, une cuvée fait d’un vin riche et tranchant appelée très simplement BAM.

Cuvée 100 % arbane

Champagne élaboré d'arbane
Champagne Moutard Père et Fils à Buxeuil,
un Champagne issu de l’arbane

Autre cuvée exceptionnelle, cette cuvée 100 % arbane (Cuvée Vieille Vigne 2006) élaborée par le Champagne Moutard Père et Fils à Buxeuil sur un terroir argilo-calcaire du Kimméridgien de la Côte des Bar (commune de Polisy). L’arbane est originaire de l’Aube, on parlait d’alban aux Riceys dès le XIVe siècle (albana en latin médiéval signifie raisin blanc). François Moutard et son œnologue, Philippe Narcy offre à l’amateur cette cuvée fantomatique et confidentielle (3525 bouteilles), la seule Maison aujourd’hui à faire une cuvée pure arbane : mon grand-père a planté une parcelle d’arbane en 1952 (10 ares). Ce cépage mûrit tardivement. Il est difficile à travailler mais apporte de la finesse à l’assemblage explique François Moutard. Cette cuvée s’ouvre sur des notes d’aubépine et d’œillet auxquelles se mêlent des arômes de pêche de vigne, de pomme reinette et de coing. L’attaque en bouche, d’abord nerveuse, laisse place à une tendresse persistante, dominée par la pêche blanche et son noyau.

Cuvée 100 % petit meslier

Champagne petit meslier
Champagne Duval Leroy petit Meslier 2005

Pour le Champagne Duval-Leroy à Vertus, Michel Oliveira, directeur du vignoble élabore à partir d’un approvisionnement venu de la vallée de la Marne un 100 % petit meslier dans la gamme Authentis. Le petit meslier à petites grappes et à petits grains originaire de l’est de la France et de la région parisienne est le fruit d’un croisement naturel entre le gouais et le savagnin. C’est un cépage peu vigoureux et peu productif. Il est sensible à la coulure, au millerandage, à la pourriture grise et au mildiou. Il apporte aux Champagnes un nez fumé qui se retrouve en bouche ainsi que des notes d’agrumes.

Faut-il continuer à les oublier ?

Alors ces cépages seraient-ils uniquement anecdotiques ? Il est vrai qu’ils sont fragiles, capricieux avec un rendement irrégulier, voire faible. D’après James Darsonville, œnologue conseil à la station œnotechnique de Champagne à Magenta (aujourd’hui à la retraite) et créateur d’un verre de dégustation, si on les appelle les cépages oubliés, c’est qu’on a eu raison de les oublier. En tout cas pas pour tout le monde ! Il existe quelques villages champenois qui affichent une heureuse résistance.