Le Roi Chambertin 2013 est une fête née à la fin du XIXe siècle, comme seule la Bourgogne peut en organiser. Ne dit-on pas qu’on produit ici le roi des vins et le vin des rois quitte à l’être également pour un empereur. Napoléon Ier fut un grand amateur de Chambertin à croire ce que relate Las Cases dans le Mémorial de Sainte-Hélène : durant quinze ans l’empereur a bu constamment ce même vin qu’il aimait et qu’on croyait lui être salutaire. Faudrait-il préciser qu’il eut également une seconde passion pour un vin d’Afrique du Sud, le Constantia (le vin de Constance) mais, à sa défense, il s’agissait d’un liquoreux !

Gevrey-Chambertin Côte de Nuits
Gevrey-Chambertin Côte de Nuits (Photo FC)

Chambertin, Clos de Bèze et les 7 autres

Cette année, les festivités se tenaient espace Chambertin, le jeudi 15 novembre 2013, à la veille de la très médiatique vente des Hospices de Beaune* (voir plus bas) orchestrées en duo par la Maison Albert Bichot (le premier acheteur) et Christie’s.  Plus au nord, à Gevrey-Chambertin, deux jours auparavant, l’ambiance fut moins solennelle et plus festive ; un honneur et un plaisir de se retrouver dans cette commune mondialement connue aux 9 Grands Crus (record absolu !), nichée au pied de la combe de Lavaux, gorge sauvage et profonde qui, tel un coup de serpe, entaille la côte. En venant de Chambœuf, porte d’entrée des Hautes Côtes de Nuits, la descente vers Gevrey-Chambertin est impressionnante.

Gevrey-Chambertin
Gevrey-Chambertin terroir de 9 Grands Crus (Photo FC)

Le couronnement d’une année

Le Roi Chambertin 2013 marquait le couronnement (c’est le cas de le dire) d’une année plutôt difficile pour les bourguignons avec des pluies et une mauvaise météo du printemps qui affectèrent la floraison des vignes. Mais ce ne fut rien en comparaison des orages de grêle qui frappèrent le 23 juillet les frères du sud, ceux de la Côte de Beaune (Volnay, Pommard, Meursault, Savigny-lès-Beaune et Corton-Charlemagne). Partout donc, une récolte 2013 plutôt médiocre et surtout des stocks historiquement bas qui font craindre une hausse des prix pouvant pénaliser avec un euro fort, les Bourgogne à l’exportation face notamment à des concurrents américains, australiens ou même chiliens.

Une dégustation au bon moment et dans les meilleures conditions

Les vignerons de Gevrey-Chambertin ne présentent plus de vins lors de dégustations en primeur. Cette décision symbolique a été prise non pour se mettre en marge du système, mais parce qu’ils estiment que le meilleur moment pour la dégustation d’un millésime se fait à l’issue des fermentations malolactiques, c’est à dire après un an d’élevage. Ce choix a été fait pour garantir plus de pertinence dans la définition de l’année et défendre la qualité des vins.

Gevrey-Chambertin
A Gevrey-Chambertin, lors de la dégustation du millésime 2012 (Photo FC)

Alors quid du millésime 2012 ?

D’après Philippe Harmand (domaine Harmand-Geoffroy), le millésime 2012 est très prometteur : « Nous avons dû faire face à une année compliquée. Heureusement l’état sanitaire des vignes fut bon malgré les orages et les fortes précipitations. Les meilleurs terroirs de la côte de Nuits s’en tirent bien en particulier Gevrey-Chambertin. Le soleil de septembre a fait le reste et nous a assuré une bonne maturité. Les taux d’alcool ont atteint 12,5°. En revanche les rendements sont particulièrement faibles (idem pour 2013). On note une baisse de 25 à 50 % en volume… Mais la qualité est au rendez-vous. Les vins sont riches et puissants avec cette souplesse qui les caractérise. C’est un bon millésime de garde.»

200 bouteilles du millésime 2012

Pour nous convaincre (le fallait-il vraiment !), le Syndicat des Vignerons de Gevrey-Chambertin créé en 1928 (88 adhérents aujourd’hui), présidé par Jean-Michel Guillon, organisait une exceptionnelle dégustation du millésime 2012 dans le caveau de l’espace Chambertin, rue de l’église, au cœur de la commune. Environ 200 bouteilles venues de 47 domaines, des Grands Crus, des Premiers Crus et appellation Village furent ce soir là dégustés par des professionnels, des vignerons, des journalistes venus du monde entier.

Gevrey-Chambertin
Dégustation du millésime Gevrey-Chambertin 2012 lors de la fête du Roi Chambertin (Photo FC)

Un dîner de rencontres dans la pure tradition bourguignonne

Le dîner qui suivit sous l’égide d’un millésime de légende (2002) fut ouvert par un étonnant vin blanc de Gevrey. Au fourneau, une gloire confirmée, Thomas Collomb, le chef de la Maison des Cariatides à Dijon et bientôt, aux commandes de la Rôtisserie du Chambertin, ici même à Gevrey-Chambertin. Un dîner où chaque vigneron apportait ses propres vins. A ma gauche, la chance voulut me placer aux côtés de Charles Audoin vigneron à Marsannay et de sa femme Marie-Françoise, œnologue de formation et membre de l’association Femmes & Vins de Bourgogne (une terre, des femmes, leurs vins).

Le Roi Chambertin
Le Roi Chambertin, un dîner de rencontres (Photo FC)

De Cîteaux à Athos

Charles Audoin qui allait fêter son anniversaire le lendemain est sans doute la personnalité la plus marquante de l’appellation Marsannay. Sa fierté est d’être à l’instar du prince Charles (et du prince Philip, de Georges Bush père ou encore de José Manuel Barroso) membre des Amis du Mont Athos, cette République monastique du Mont Athos près de Thessalonique en Grèce. Le mont Athos inscrit au patrimoine mondial regroupe vingt monastères et compte aujourd’hui 2000 moines (il est vrai que le prince Charles y effectue depuis 2000, un pèlerinage annuel). A la suite du terrible incendie de 2004* qui détruisit le monastère serbe de Chilandar, l’un des plus anciens du Mont Athos abritant des fresques de la fin du XIIIe siècle, des icônes serbes et russes et de précieux manuscrits enluminés (heureusement sauvés), il avait reçu chez lui une délégation de moines orthodoxes du Mont Athos leur apportant soutien et aide. Alors aurait-il pour idée de s’y rendre un jour ? Mais sans sa femme, interdite de séjour, comme toutes les femmes d’ailleurs !

Mont Athos
Le monastère Serbe de Chilander au Mont Athos,
cher à Charles Audoin

*En août 2012, un nouvel incendie menaça de nouveau le monastère de Chilandar mais il fut sauvé cette fois ci par une pluie (miraculeuse !) providentielle.

Charles Audouin
Gevrey-Chambertin, Charles Audoin viticulteur à Marsannay (Photo FC)

Le domaine raisonné Charles Audouin

Le domaine familial au sommet de son appellation, est un exemple d’agriculture raisonnée (Terra Vitis). Il a été repris par leur fils, Cyril, la 5e  génération qui a fait ses classes chez Jean-Claude Berrouet à Petrus et en Californie. Le domaine s’étend aujourd’hui sur 14 ha englobant les meilleurs terroirs de Marsannay (Clos de Jeu, Les Longeroies, Clos du Roy, Au Champ Salomon, La Charme aux Prêtres, les Favières…) des lieux-dits qui pourraient être élevés au rang de Premiers Crus lors des prochains classements.

Jacky Rigaux, figure emblématique de la Bourgogne

Jacky Rigaux
Jacky Rigaux, figure emblématique de la Bourgogne, ici à Gevrey-Chambertin (Photo FC)

A ma droite se tenait Jacky Rigaux figure emblématique de la Bourgogne venu en voisin (il habite Gevrey-Chambertin), écrivain et universitaire, visage émaciée, simplicité, humour et intelligence communicative ! Cet ingénieur de formation et de recherche à l’Université de Bourgogne, ami d’Aubert de Villaine (La Romanée-Conti) et de feu Henri Jayer (le grand vigneron de Vosne-Romanée) est sans doute l’un des plus grands connaisseur des vins et du vignoble Bourguignons. C’est un défenseur acharné des terroirs et un grand promoteur de la dégustation géo-sensorielle (dégustation conjuguant le goût et la connaissance du terroir). Il organise chaque année Les Rencontres Internationales Henri Jayer (Vignerons, Gourmets et Terroirs du Monde). Elles se déroulent en janvier ou février au Château de Gilly-les-Cîteaux, haut lieu de la viticulture cistercienne. Jacky Rigaux fut un convive passionné, passionnant et surtout très sollicité car chacun voulait lui faire goûter ses plus belles bouteilles (j’en ai profité).

Le mille feuilles géologique de Françoise Vannier-Petit

Françoise Vannier-Petit
Françoise Vannier-Petit, ingénieur-géologue spécialiste des terroirs bourguignons, ici à Gevrey-Chambertin (Photo FC)

A notre table également, Françoise Vannier-Petit, ingénieur-géologue de formation, pétillante, passionnante, convaincante, née de la Révolution culturelle (1968) et tout naturellement (!) devenue spécialiste des terroirs bourguignons. C’est elle qui a créé la carte géologique de Gevrey-Chambertin et de ses appellations. Elle dit qu’il se raconte n’importe quoi à propos de la nature des sous-sols d’où les vignobles puisent leurs racines. Alors Françoise, à quoi peuvent servir pour un vigneron vos analyses géologiques des sols ? Après avoir laissé beaucoup de trous (du carottage) de Marsannay à Santenay, cette géologue d’exception a permis d’aider à mieux choisir le matériel végétal pour planter de la vigne, mettre par exemple tel porte-greffe plutôt qu’un autre. En Bourgogne, les nuances dans les types de calcaire ou de marnes expliquent une circulation d’eau différente dans le sol et le sous-sol, une altération différente qui va générer un sol différent qui a forcément une incidence sur la croissance et le caractère de la vigne précise-t-elleEt en Bourgogne on est plutôt gâté avec une véritable mosaïque de terroirs, fait unique dans le monde. Un mille feuilles calcaire a-ton pu dire constitué de parcelles de vigne, les fameux climats. Ainsi, sur un mince ruban courant de Dijon à Santenay, on en dénombre 1247. Ils sont soigneusement délimités depuis des siècles, identifiés par un nom, une histoire, un goût et une place dans la hiérarchie des crus.

Gevrey-Chambertin, un terroir magnifié !

9 grands crus, 26 premiers crus, le tout exposés au levant (sud-est et est) ; 490 ha sur deux communes de production : Gevrey-Chambertin et Brochon et un vignoble situé entre 280 et 380 m d’altitude. Les premiers crus occupent la partie haute de la côte sur des sols bruns calcaires peu épais. Puis l’appellation Village s’étend sur des sols bruns calciques et bruns calcaires. Les vignes bénéficient de marnes recouvertes d’éboulis et de limons rouges venus du plateau. Ces graviers offrent au vin élégance et finesse tandis que les marnes riches de coquillages fossiles et argileuses leur donnent du corps, de la fermeté.

Gevrey-Chambertin
Le prestigieux vignoble de Gevrey-Chambertin (Photo FC)

Climat d’automne

Il nous restait à découvrir tout cela par une journée d’automne froide et grise qu’accentuait un vent à décorner les bœufs. Mais d’abord, deux cafés bien serrés au Bar à vins de la rue Richebourg  aux bons soins de Sandrine, la patronne dispensant avec parcimonie ses petits oursons au chocolat comme ses meilleurs crus, une figure ! Halte à l’office du tourisme qui regroupe le syndicat des vignerons de Gevrey-Chambertin ; coup d’œil envieux (pour les palmiers au moins) au voisin, l’hôtel particulier du XVIIIe siècle occupé par le domaine de Gérard Quivy et… pèlerinage jusqu’au lieu du drame, celui qui a secoué le village il y a quelques mois, la mise en vente du fameux château de Gevrey-Chambertin, une forteresse médiévale du XIIIe siècle située vers la route de Brochon.

Le château de Gevrey passe sous pavillon chinois

Château de Gevrey-Chambertin
Château de Gevrey-Chambertin (Photo FC)

Un drame en 3 actes : 1/ mise en vente du château et de ses vignes. Elles produisent de 10 à 12 000 bouteilles par an. Les vendeurs, ils sont 7, veulent 1 million d’€ chacun. 2/Les viticulteurs derrière leur syndicat en proposent 4 puis 5 millions.  3/Un inconnu, surenchérit et rafle la mise, jetant 8 millions sur la table avec quelques intentions louables : restaurer le château et confier la gestion des vignes au domaine Armand Rousseau, un viticulteur de la commune qui exploite des parcelles voisines. Depuis, on rit jaune à Gevrey, le nouveau propriétaire est un chinois de Macao, détenteur de casinos, un habitué des salles de jeu. Résultat beaucoup d’amertume, puisqu’au même moment, le domaine Maume (5 ha) filait à un canadien, Moray Tawse propriétaire d’une centaine d’hectares en Ontario dans la région de Niagara et d’un vignoble en Argentine (4 ha).

Hommage au roi Chambertin

Notre dernière action fut de rendre hommage au roi Chambertin (de toute façon, ces neuf Grands Crus sont tous Chambertin) en empruntant la route des Grands Crus. On est prévenu, Grappillage interdit (arrêté municipal du 22 octobre 1963). Ne restait-il pour offenser la loi que quelques grains de pinot noir oubliés mais bien accrochés sur le haut des vignes dans le mordoré des feuilles (que font donc les merles !). Ici, qui voudrait franchir les murets (à moins de commettre un sacrilège)  à l’énoncé de cette litanie que se répètent avec envie les connaisseurs du monde entier : Ruchottes, Mazis, Clos de Bèze, Chambertin, Latricières et de l’autre coté, Chapelle, Griottes, Aux Charmes, Mazoyères ; des vignes à la réputation planétaire et au loin vers la côte, une alternance de jaune et de mauve jusqu’aux premiers arbustes qui marque la fin du paradis. La vigne frissonne, elle attend à peine couverte, les premiers frimas de l’hiver. Quelle étrange impression de côtoyer ces 9 rois du monde. Personne à la ronde si ce n’est un vigneron qui s’approche deux sceaux remplis de jeunes plants à repiquer. C’est l’homme en vert, une tête malicieuse, un sourire avenant. Oui, il veut bien qu’on le prenne en photo. Ici, dit-il on repique 2 % de la surface avec de  jeunes plants à la place des ceps morts ou blessés dans des trous déjà préparés. Dans les vignes, ils se repèrent facilement dit-il, aux manchons en plastique qui les protègent (quelle drôle de couronne pour de jeunes princes !). Une halte à midi ? Venez chez moi, un menu à 40 € avec 5 crus à déguster.

Gevrey-Chambertin
Gevrey-Chambertin, une mise en garde qui ne concerne pas les oiseaux (Photo FC)

Nous descendons maintenant vers le sud, vers Beaune. Ne dit-on pas qu’après la Saint Martin,  l’hiver fait suite à la vente des vins des Hospices de Beaune* ? Quant au roi Chambertin, il est en dormance laissant son millésime 2013 aux mains expertes de ses accoucheurs.

*Post-scriptum

Cette 153e édition des enchères des vins des Hospices de Beaune a récolté la somme record de 6,3 millions d’€ soit une hausse de 27,1 % par rapport aux cours historique déjà atteint en 2012. Les prix des vins blancs ont enregistré une progression de 20%, tandis que ceux des rouges ont grimpé de 28%. Il est vrai qu’il n’y avait en 2013 que 443 pièces (228 litres) face aux 518 pièces de l’année précédente. La pièce du président (456 litres) de Meursault-Genevrières 1er Cru, a été adjugée 131.000 €.