Le château Chasse-Spleen est en appellation Moulis-en-Médoc (vin rouge). Ils sont peu nombreux ces grands châteaux à avoir un nom aussi évocateur. Ici, à Chasse-Spleen, tout est un peu différent. N’a-t-on pas laissé la poésie faire place à la prose jusqu’à orner d’un vers, l’étiquette de chaque bouteille ? Qui parmi les amateurs de grands Bordeaux n’a pas un jour rêvé de faire escale à Chasse-Spleen. Alors rêvons un peu ! Serait-ce Lord Byron qui s’y étant arrêté, trouva dans le vin du domaine le remède pour chasser son spleen loin des brumes anglaises. Ou faudrait-il voir la signature du spleen baudelairien, cette angoisse d’exister, cette mélancolie que Charles Baudelaire va dépeindre dans Les fleurs du mal (Spleen et Idéal) paru en 1857. A croire que le poète ait pu se rendre chez son illustrateur, Odilon Redon dont le domaine familial de Peyrelebade, près de Listrac est voisin de Chasse-Spleen !

Un vin de femmes

Ce château n’est décidément pas comme les autres. Il fut trop jeune pour être classé en 1855 mais juste revanche, il devint la star incontestée des 9 crus bourgeois exceptionnels. Chasse-Spleen a aussi une autre originalité, celui d’être un vin de femmes, de femmes de caractère depuis Lucrèce Castaing qui en hérite en 1820 jusqu’à aujourd’hui.

Sur le point culminant de l’appellation

Ce grand domaine de 90 ha se situe sur la route des châteaux, à la sortie du village d’Arcins, à mi-chemin entre Margaux et Saint-Julien dans la plus petite des appellations communales du Médoc, Moulis-en-Médoc. Chasse-Spleen implanté au point culminant des croupes de Grand-Poujeaux se compose de quatre parcelles de graves quaternaires, à 80 % des graves garonnaises sur substrat calcaire à astéries et à 20% argilo-calcaire. L’assemblage à partir de vignes de plus de 35 ans est à base de cabernet sauvignon (55 %), merlot (40 %) et petit verdot (5 %). Le mode cultural pratiqué à Chasse-Spleen est conventionnel. A la vigne, la taille est en guyot double, la culture est traditionnelle avec des labours. Les vendanges sont manuelles et les vinifications sont faites dans des cuves en inox thermorégulées. La macération dure environ un mois. Puis, le vin est élevé de 18 mois pour le grand vin à 12 mois pour les seconds vins en fûts de chêne renouvelés à 40% chaque année et entreposés dans un chai semi enterré (1900 barriques sur 100 m de long). Dominique Lafuge est aujourd’hui, le directeur de production du domaine. Jacques Boissenot en est l’œnologue (il est d’ailleurs l’œnologue de la famille).

  • La production annuelle se monte à 400 000 bouteilles.
  • Second vin : L’Oratoire de Chasse-Spleen en appellation Moulis.

Autres vins :

  • L’Héritage de Chasse-Spleen en appellation Haut-Médoc. Ce vin est cultivé sur 20 ha, précédemment appelé Ermitage de Chasse-Spleen.
  • Blanc de Chasse-Spleen : un Bordeaux Blanc à base de 65 % de sémillon et de 35 % de sauvignon sur 2 ha.
  • Château Gressier Grand Poujeaux en appellation Moulis-en-Médoc à partir de 50 % de merlot et 50 % de cabernet sauvignon.

Rosa Ferrière, l’inspiratrice

Au XVIIIe siècle, la propriété appartient à un grand bourgeois, le sieur Gressier qui commence par bâtir les communs puis une chartreuse vingt ans plus tard, route de Pauillac, sur une croupe de graves dominant le palus, au lieu-dit Grand Poujeaux. Son vin acquiert déjà une belle réputation. En 1820, le domaine se scinde en deux, d’un coté, Grand Poujeaux Gressier* et de l’autre, Grand Poujeaux Castaing, au main de Lucrèce Castaing. En 1863, une autre veuve, Rosa Ferrière veut distinguer son vin de son frère jumeau. Elle le baptisera Chasse-Spleen, joli coup marketing, tout à l’honneur de son poète préféré Charles Baudelaire et des Fleurs du mal aidé sans doute par le voisin Odilon Redon qui illustre les écrits du poète. En 1912, le Château Chasse-Spleen est vendu à un négociant allemand, Adolph Segnitz qui n’en profita que deux ans avant d’être expulsé comme ennemi de la France à la déclaration de la guerre 14-18. Le château considéré comme dommage de guerre est racheté en 1922 par Prosper Lahary. Il règne alors sur des milliers d’hectares de pins maritimes, de ces empires dont on dit que les propriétaires pouvaient aller de Bordeaux à l’Espagne sans quitter leurs terres. La famille Lahary restera en charge de Chasse-Spleen jusqu’en 1976.

*Grand Pujeaux Gressier (22 ha et une production de 150 000 bouteilles) sera racheté en 2003 par Chasse-Spleen, une réunification historique pour ces deux vignobles inextricablement imbriqués l’un dans l’autre.

Le tout premier château de Jacques Merlaut

La suite s’inscrit  sous l’impulsion de Jacques Merlaut. Il est d’origine bordelaise. Il a fait fortune dans les années cinquante à partir de Sète comme pinardier en acheminant des tombereaux de vin du sud de l’Europe et d’Afrique du Nord, vers la France marché alors insatiable. Il est co-fondateur du groupe Taillan*. Il avait l’habitude de dire : il y a trois façons de se ruiner : être joueur, avoir une épouse dépensière, où posséder une propriété viticole. Il acheta cependant en 1976 Chasse-Spleen. Ce fut son premier château. Il en confia les rênes à sa fille, Bernadette Villars qui assura la restauration du vignoble et sa notoriété. Aujourd’hui après la mort accidentelle de ses parents en montagne, Claire Villars destinée à l’archéologie arrêta sa vie d’étudiante pour reprendre quelques temps la direction de Chasse-Spleen. Elle fut formée par son grand père Jacques Merlaut et après de sérieuses études de viticulture et d’œnologie à Bordeaux, elle est aujourd’hui à la tête de quatre prestigieux châteaux du Médoc. Faut-il préciser qu’elle a épousé Gonzague Lurton (propriétaire de Durfort Vivens) en 1994. Aujourd’hui, Chasse-Spleen est géré par Céline Villars-Foubet, la sœur de Claire. Depuis les vendanges 2005, elle a également la responsabilité de château Camensac, un cinquième Cru Classé (Haut-Médoc) avec l’aide de son oncle Jean Merlaut et de son mari, Jean-Pierre Foubet.

*Le groupe Taillan dirigé aujourd’hui par Denis Merlaut et dont fait partie Ginestet (absorbé en 1981) est un des plus grands groupes viticoles de France. Il appartient à la famille Merlaut. Dans ce groupe on retrouve la Compagnie Rhodanienne, Joseph Verdier en Loire et quelques propriétés telles que le Château Gruaud Larose (Second Cru Classé, Saint-Julien) acheté en 1997, Château Haut Bages Libéral (Cinquième Cru Classé, Pauillac) acheté en 1983, Château Ferrière (Troisième Cru Classé, Margaux) acheté en 1988, Château Citran (Haut-Médoc) acheté en 1996, Château La Gurgue (Margaux) acheté en 1979, Château Camensac (Cinquième Cru Classé,  Haut-Médoc)…