Epernay c’est Champagne sur toute l’avenue. Sous les pavés, 200 millions de bouteilles dorment dans la craie, de l’or en bulles estimé à 4 milliards d’€. Cette ville encerclée par la vigne, effleurée par la Marne qui de Châlons à Château-Thierry n’en finit pas de se perdre dans ses circonvolutions, tiendrait-elle à distance Reims, sa grande rivale située plus au nord ? Une montagne sur 27 km les sépare. Et quelle montagne ! La mythique Montagne de Reims ! Un obstacle qui sied à Epernay, décrétée capitale du Champagne*. De plus, n’a-t-elle pas pour voisin le légendaire Dom Pérignon ! Il repose en face (rive droite de la Marne) sur ce coteau historique de l’appellation à Hautvillers, qualifié de berceau du Champagne, dans la célèbre abbaye où il vécut en tant que moine cellérier. Sa mort (quelle coïncidence !), correspond avec celle du roi soleil.

 

Avenue de Champagne à Epernay
Avenue de Champagne à Epernay (Photo FC)

Quand Epernay inscrit son nom au patrimoine mondial de l’humanité

Aÿ, entre coteau et canal, situé à 5 km d’Epernay, (presque un faubourg de la ville !) avec ses 429 ha de vignes classées Grands Crus et ses célèbres maisons de Champagne (Ayala, Bollinger, Deutz…) contribuent aussi à l’aura de la cité sparnacienne auxquels pourrait s’ajouter nombre de villages alentours classés premier crus : Pierry, Cumières, Mareuil-sur-Aÿ, Dizy, Chouilly… Last but not least, Epernay et la Champagne, le 4 juillet 2015, après 8 ans d’attente, étaient inscrits* officiellement sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Unesco.

*Dans la catégorie Paysage culturel, 3 sites de la Champagne ont été retenus : l’avenue de Champagne à Epernay, la colline Saint-Nicaise à Reims et les coteaux historiques autour d’Epernay.

Epernay, capitale du Champagne !

Epernay, capitale du Champagne ! Elle l’est assurément  avec une bonne quinzaine de marques présentes (la plupart avenue de Champagne) dont :

  • Pol Roger (1,7 millions de bouteilles),
  • de Venoge (900 000 bouteilles),
  • Gosset (1,2 millions de bouteilles),
  • de Castellane (2,2 millions de bouteilles),
  • Charles Mignon (600 000 bouteilles),
  • de Cazanove (2,2 millions de bouteilles),
  • Elner (500 000 bouteilles),
  • Perrier-Jouët (2,5 millions de bouteilles),
  • Mercier (4,3 millions de bouteilles)
  • Boizel (600 000 bouteilles)
  • Besserat de Bellefon (1,4 millions de bouteilles)
  • Moët & Chandon (32 millions de bouteilles)…

Sans oublier la coopérative de Mancy  avec sa marque Champagne Esterlin (1,2 millions de bouteilles). Y sont également recensé 150 exploitants viticoles dont 57 récoltants manipulant avec leurs sièges à Epernay ou même leurs sites de production. Ajoutons 3 institutions installées elles aussi à Epernay, l’une a été fondée en 1882, c’est l’Union des Maisons de Champagne, la plus vieille institution champenoise ; autre institution, (depuis 1904), le Syndicat général des vignerons et enfin, le Comité interprofessionnel du vin de Champagne né ici en 1941.

La Maison Gosset dont le siège est maintenant à Epernay
La Maison Gosset dont le siège est maintenant à Epernay, 12 rue, Godart Roger. C’est la plus ancienne maison de vins de Champagne puisque fondée à Aÿ en 1584. La cuvée 430 ans en marque l’anniversaire. Elle a été tirée en 430 magnums

L’avenue de toutes les folies

Cette ville de 24 000 habitants, de tous les pores de ses pierres respire le Champagne. Pour lui, elle s’est bâtie en dessus et en dessous, à la lumière, à l’ombre. Quelle autre ville aurait su avec autant de talent métamorphoser son Faubourg de la Folie traversé autrefois par l’ancienne route royale reliant Paris à l’Allemagne, devenue rue du commerce, en une brillante avenue connue du monde entier : l’avenue de Champagne entièrement réaménagée en 2009 selon un concept d’avenue-parc qui attire 400 000 visiteurs par an. Les voici donc les Champs Elysées de la Champagne ! Elle serait dit-on l’avenue la plus riche du monde. Une allée triomphale de 1,5 km avec deux univers qui se superposent : dans l’ombre, un inframonde avec son incroyable labyrinthe de caves et de galeries et au-dessus, à la lumière, l’apparat des grandes demeures construites à la gloire du Champagne. Châteaux (Perrier, Gérard, Pékin), hôtels particuliers (Auban-Moët, Chandon, Maigret, Gallice, de Billy ou Mercier), villas (la villa rose notamment), cours d’honneur, portails, grilles monumentales et même un lycée alternent le long de cette avenue avec des bâtiments à usage plus fonctionnels ; un mélange détonnant de styles Renaissance et néoclassique illustré par l’ancien hôtel Gallice (au numéro 33), prix de Rome en 1896, sans doute le plus bel exemple de ce style. Mais c’est surtout la vision d’un XIXe siècle triomphant à l’architecture toute emprunte du style Louis XIII en brique et pierre tel le château Perrier* (en attente de restauration) et enfin, cette étonnante réplique du Trianon de Versailles à l’entrée de l’avenue qui marque le plus les visiteurs.

* Le château Perrier fut pendant la guerre, successivement le quartier général des armées britannique, allemande et américaine.

2pernay, avenue de Champagne
Epernay, avenue de Champagne, Moët & Chandon, l’Orangerie dans la  la magie de la nuit (Photo FC)

L’activité souterraine

Vinothèque de la maison de Castellane
La vinothèque dans les caves de la maison de Castellane à Epernay (Photo FC)
Les caves de la maison de Castellane
Dans le labyrinthe des caves de la maison de Castellane à Epernay (Photo FC)

Sans d’immenses caves creusées dans la craie, le Champagne n’est rien. Ici, à Epernay, elles offrent sous l’avenue, un labyrinthe de plus de 75 km de long (certains évoquent 110 km ?). La nature meuble du sous-sol de craie
se prêtait à ces travaux de terrassement mettant certaines d’entre elles en communication directe avec le canal, puis
avec le chemin de fer. Des galeries qui ne sont pas seulement des espaces de stockage et de vieillissement mais qui renferment aussi l’ensemble du processus d’élaboration du Champagne. On y trouve des ateliers de tirage et de dégorgement, des espaces de remuage sur pupitre ou automatique par gyropalettes ainsi que ces lieux souvent tenus secrets, les œnothèques, véritables mémoires de ces maisons où dorment d’incroyables millésimes.

Style hétéroclite, style contemporain

Ce style hétéroclite couvre aussi le début du XXe siècle avec l’Art Nouveau et notamment la Maison Belle Époque de Perrier-Jouët, hommage à Émile Gallé. Perrier-Jouët vient d’ailleurs de présenter son 2006, dernier millésime de la Cuvée Belle Epoque, un Champagne qui se distingue par sa personnalité racée, empreinte de sophistication, d’élégance et d’harmonie dixit son chef de cave Hervé Deschamps. L’Art Nouveau c’est aussi la tour et les bâtiments construits contre la voie ferrée et la Marne de la Maison de Castellane. Ils sont d’ailleurs inscrits aux Monuments historiques depuis 1990. Autre figure de style, l’Art-Déco qui a laissé à Epernay son empreinte s’affichant notamment sur les immenses bâtisses de la maison Moët. A cette richesse architecturale, Mercier (marque du groupe LVMH depuis 1987) surplombant l’avenue, apporte une touche contemporaine. Elle est l’œuvre de l’architecte-urbaniste Anne Fourcade qui sut intégrer dans son aménagement (dans l’espace d’accueil) le plus grand foudre du monde capable de contenir l’équivalent de 213 000 bouteilles de Champagne. Il nécessita l’abattage de 150 chênes de Hongrie et contint sa première vendange en 1881. Son ornementation confiée au sculpteur champenois Gustave-André Navlet représente deux allégories féminines, l’union de la Champagne et de l’Angleterre (une réplique de celle sculptée plus bas dans les caves). C’est ce foudre de 23 tonnes, tracté d’Epernay à Paris par 12 paires de bœufs qui fut l’attraction de l’Exposition universelle de 1889.

Avenue de Champagne à Epernay
Epernay, avenue de Champagne, sous les pavés, 200 millions de bouteilles
La Tour de la Maison de Castellane
La Tour de la Maison de Castellane (Photo FC)

La tour de Castellane, symbole d’Epernay

Enfin comment ne pas évoquer le point le plus haut de la cité, son emblème, son phare, la très reconnaissable tour de Castellane, en contrebas de l’avenue, si étroitement associée à Epernay qu’elle en est devenue le symbole. Ferait-elle 63 ou 66 m de haut ? On n’en est pas sûr, mais pour ses marches, c’est certain, elles sont au nombre de 237. Cette tour couronne l’une des plus puissantes Maisons de Champagne de son époque créée par le vicomte de Castellane. Il fit porter à sa marque, la Croix de Saint-André de couleur rouge, en hommage à l’étendard du plus ancien régiment de Champagne. De Castellane appartient aujourd’hui à Laurent-Perrier, quatrième groupe de Champagne avec trois autres marques : Laurent-Perrier, Salon-Delamotte et Lemoine. Inscrits sur les murs extérieurs de Castellane, en lettres blanches sur fond bleu, le nom de toutes ces villes New-York, Sidney, Barcelone, Copenhague, Alexandrie, Bucarest… évoque encore la renommée de cette prestigieuse Maison. Ses bâtiments abritent aujourd’hui non seulement un centre de vinification ultra moderne mais aussi un musée du Champagne qui contient une extraordinaire salle des étiquettes, la mémoire de ce que fut cette maison dans l’industrie du dessin et de l’imprimerie consacrés au Champagne.

Une concentration des plus grandes maisons de Champagne

Nul doute que cette avenue concentre un nombre incroyable de sièges des plus grandes maisons de Champagne (Moët & Chandon, Mercier, Boizel, Comtesse Lafond, De Castellane, Esterlin, Perrier-Jouët, Pol Roger, De Venoge, Demoiselle…). Car, peut-on rêver meilleur lieu de stockage pour le Champagne ! Il a suffi tout simplement de creuser sur un à trois niveaux dans la craie du mont Bernon au pied duquel passe l’avenue. Et en contrebas, comme pour desservir ce monde du luxe, le long de la Marne, la voie ferrée Paris-Epernay (prolongée jusqu’à Strasbourg) ouverte en 1849 ! Elle assura le transport et la prospérité du Champagne et son extraordinaire expansion planétaire*, bien loin des préoccupations de 2013 lorsque fut inaugurée pour les touristes (entre autre), la ligne des bulles, sur le réseau ferroviaire régional entre Epernay et Reims.

*A la fin du XIXe siècle, près de 75 % des ventes se faisaient déjà à l’exportation.

Eugène Mercier, l’homme qui avait tout compris !

Mercier, Epernay
Epernay, en haut de l’Avenue de Champagne, depuis les vignes Mercier, la tour de Castellane (Photo FC)

Coup de génie d’Eugène Mercier ! C’est l’homme qui au XIXe siècle, incarna l’image du Champagne.  Il mettra 6 ans à creuser ses caves (près de 43 000 msoit 18 km mis bout à bout), de manière à ce qu’elles débouchent de plain-pied sur la voie ferrée et facilitent ainsi le chargement des bouteilles. Ces caves gigantesques faites de 47 galeries à angle droit (s’inspirant d’ailleurs du plan de New York) parmi lesquelles 37 se retrouvent directement sur la voie ferrée, furent les premières à avoir été éclairée artificiellement. Avec son sens de la communication, Eugène Mercier les ouvrit au public dès 1885. Il faut dire qu’elles avaient fière allure avec leurs nombreux bas-reliefs sculptés par Navlet. On s’y promène aujourd’hui encore en empruntant un petit train automatique avec audio-guide après une descente vertigineuse sur 30 m en ascenseur panoramique. Rien à voir avec la mémorable visite en 1891 qu’en fit le président de la république Sadi-Carnot à bord d’une calèche, à la lueur de 100 000 bougies ou plus tard, en 1950, lorsqu’un rallye automobile  fut organisé dans les caves pour le lancement de la 4 CV de Renault.

Le promeneur de l’avenue

Partons du bas, du rond-point place de la République pour remonter cette magistrale avenue dont chaque numéro est une ode au Champagne. A gauche, la rue Jean-Rémy Moët, maire d’Epernay. Il initia sous l’Empire l’exportation du Champagne vers l’Angleterre (malgré le blocus) ; à droite, une rue dédiée à Eugène Mercier, self made man et pionnier en communication qui fut le premier à passer commande aux frères Lumière d’un film publicitaire projeté lors de l’Exposition de 1900 (et dans lequel il apparaît). Il fut aussi le premier à rendre le Champagne accessible à tous et le premier à voir son Champagne référencé dans les grands magasins parisiens. Rêvons un peu à ce personnage hors du commun qui assura la publicité de son Champagne lors de cette fameuse exposition en amarrant un ballon sur le Champs de Mars. Il accueillit près de 20 000 parisiens qui levèrent leur coupe à 300 m d’altitude en l’honneur de la maison Mercier. Chapeau la communication !

Accompagnés de ces deux figures emblématiques, remontons pas à pas cette avenue qui verra son inscription au patrimoine mondial de l’humanité se confirmer en 2014. D’abord, une première constatation, la partie nord de l’avenue (les numéros impairs), est réservée aux résidences du XIXe siècle, manifestant dans la pierre, la réussite éclatante de ces maisons de Champagne, alors que la partie sud entre la rue Jean Chandon Moët et la rue Croix de Bussy est plus portée sur le coté économique et industrieux de ces grandes maisons.

De Dom Pérignon à Fort Chabrol

Statue de Dom Pérignon
En bas de l’avenue de Champagne à Epernay, la statue de Dom Pérignon chez Moët & Chandon (Photo FC)

Une fois passé l’hôtel Auban-Moët devenu depuis 1920, l’hôtel de ville d’Epernay et son petit temple grec dédié à l’amour (l’amour du Champagne évidemment !), on se trouve confronter de chaque coté de l’avenue à un empire, celui de Moët et Chandon dont l’entrée, par une statue rend hommage à Dom Pérignon (1639-1715) initiateur de l’assemblage mais aussi marque oh combien mythique de la maison*. Dom Pérignon ne fut pas l’inventeur du Champagne, il en représente cependant la figure la plus innovante de son histoire. Cette course à l’innovation se prolonge aujourd’hui par le célèbre Fort Chabrol situé route de Mardeuil à Epernay et inscrit en 2012 sur la liste des monuments historiques. C’est tout à la fois l’école pratique de viticulture de la maison Moët & Chandon mais aussi une station de greffage servant à la préparation et à la conservation des greffons et des porte-greffes et un laboratoire œnologique ; en fait, un immense atelier où s’élabore le Champagne de demain.

* Dont les promoteurs n’ont pourtant pas hésité à bousculer cette vénérable institution en faisant appel à Jeff Koons pour créer le coffret du Millésime Rosé Vintage 2003.

Un empire de bulles

Pour Moët & Chandon, l’épopée de cette prestigieuse maison commença en 1743 (la marque a fêté en 2013 son 270e anniversaire à… New York) lorsqu’un certain Claude Moët, négociant en vin, décida à 60 ans, de s’installer ici, faubourg de la Folie (notre avenue de Champagne) et d’y faire creuser une première cave. Le succès fut tel qu’il devint dès 1748, le fournisseur officiel de la cour de Louis XV. Autre prestigieux client, le futur empereur Napoléon Bonaparte qui se rendit à Epernay chez Jean-Remy Moët à quatre reprises à partir de 1801, laissant neuf commandes de 300 bouteilles chacune ; des commandes qui sont précieusement répertoriées dans les livres de compte de la maison. Parmi le labyrinthe des galeries, l’une d’elles, la galerie impériale est dépositaire du foudre Napoléon Ier offert par l’empereur à Jean-Rémy Moët.

Napoléon à Epernay
Napoléon à Epernay dans les caves de Moët & Chandon

28 km de galeries et de caves

Aujourd’hui, cette maison est devenue un empire détenu par le groupe Moët Hennessy LVMH de Bernard Arnault. En 2012, le groupe vendait 57 millions de bouteilles de Champagne. Ici, les caves de Moët & Chandon situées sous 10 à 30 m de sol calcaire sont les plus vastes de toute la Champagne et s’étendent sur 28 km. Moët & Chandon s’est accaparé tout le bas de l’avenue, d’abord l’imposante bâtisse Art-Déco élevée dans les années trente mais aussi face à l’Hôtel Moët, ces deux pavillons identiques, édifiés entre 1805 et 1817 agrémentés d’une orangerie rénovée en 2003 et d’un jardin à la française. Ils furent occupés jusqu’en 1967, par la comtesse Chandon-Moët et transformés depuis en résidence pour les invités de la marque. Sans doute faut-il rappeler que Richard Wagner fut un hôte de Trianon. Il s’y s’arrêta le 2 février 1858 pour rencontrer son ami le peintre Kietz alors portraitiste attitré de la famille Chandon.

Une avenue en habits de lumière

IMG_0753
La magie d’une nuit de décembre à Epernay, avenue de Champagne (photo FC)
IMG_0778
Epernay en habit de lumière (Photo FC)
Champagne Pol Roger
Le Champagne Pol Roger en habit de lumière à Epernay (Photo FC)

Le prestige d’un Champagne nécessite qu’il soit bu en habit ; mieux, en habit de lumière, mais pour cela il faut attendre le dernier week-end, celui qui précède l’hiver pour qu’Epernay se mette en quatre et fête ses bulles dans une ambiance tout à la fois de noël et du 14 juillet. C’est alors l’espace de deux nuits folles et froides, au cœur d’un vignoble en dormance que toute l’avenue va se reconstruire en ombres et en lumière. Moment magique quand subitement chatoye de feux et de couleurs chaque façade de cette avenue habillée des lumières de la fête. Passons rapidement le spectacle de video wall (mur d’images) avec souris et machinerie qui semblent émerger du monde des caves pour animer la façade de l’hôtel de ville et réveiller un gigantesque monument aux morts, symbole d’une ville dramatiquement touchée par les bombardements de la Première guerre mondiale. Il faudrait évidemment évoquer le défilé de monstres fantasmagoriques et aquatiques dont un homard géant gonflé à l’hélium qui surnage à 15 m de haut (des Plasticiens volants) et cette foule bon-enfant qui se presse et déam-bule (c’est le cas de le dire) jusqu’au rond point, en haut de l’avenue, place de Champagne pour assister au traditionnel feu d’artifice tiré des vignes de chez Mercier. Il le faudrait oui, mais pour les innombrables amateurs de Champagne qui se sont regroupé sur l’avenue, comment résister ? A chaque maison, sa guinguette, sa musique, ses flûtes, son service impeccable, une armée de sommeliers gantés avec cravate et tablier aux armes de leur maison dans un mix de lumières et de bulles. C’est donc ça ces habits de lumière, lorsque des milliers de bouteilles de Champagne reflètent la foule, la fête et ce plaisir de briser le froid, la nuit, l’hiver, les ennuis comme un avent (goût) de noël.

Maison Pol Roger à Epernay
La maison Pol Roger avenue de Champagne à Epernay, la nuit (Photo FC)

La remontée des bulles

Et cette nuit là, remonter l’avenue de Champagne, c’est choisir où s’arrêter : numéros pair, numéros impair ? Portes ouvertes et buvettes à chaque maison dans la folie des bulles qui éclatent à la santé de cette gigantesque fête :

(par ordre d’apparition, le long de l’avenue)

  • Moët & Chandon : l’impérial ;
  • Perrier-Jouët : la belle époque ;
  • Collard-Picard : le Champagne d’Olivier et Caroline, propriétaires récoltant-manipulant ;
  • Pol Roger : so British ! ;
  • Esterlin : un charme si discret et pourtant ! ;
  • Bergère : Champagne et chambres d’hôte au 38-40 de l’avenue ;
  • Demoiselle : la cuvée libellule de Paul François Vranken ;
  • Boizel : le trésor ;
  • De Venoge : hommage à Sarah Bernhart ;
  • Michel Gonet : le Champagne m’a sauvé… ! ;
  • Paul-Etienne Saint Germain : le petit dernier (2010);
  • De Castellane : oh combien symbolique ! ;
  • Mercier : l’anticonformiste ;
  • Comtesse Lafond : une comtesse venue des bords de Loire (au château de Pékin).

Le lendemain qui enchante

Philippe Faure-Brac et Hubert de Billy
Dans les salons de l’hôtel de ville d’Epernay, Philippe Faure-Brac, meilleur sommelier du monde 1992 et Hubert de Billy membre du directoire de la maison Pol Roger et représentant de la 5e génération de la famille fondatrice (Photo FC)

Le soleil a remplacé la féérie nocturne. L’avenue éclate de cette belle lumière d’hiver. Peu de monde, un jogger qui me dépasse. Il s’arrête, c’est Benoît Moittié, le jeune président de l’office de tourisme d’Epernay, plutôt bien remis de sa folle soirée d’hier (dont il était l’organisateur). Je retrouve la Maison Pol Roger dont nous étions les hôtes hier soir. Cette maison bien déserte à cette heure matinale est encore familiale à 96 %. Son cogérant, membre du directoire, Hubert de Billy, est par ailleurs président du comité de l’avenue de Champagne. Je pense aux dégâts subis par la Maison en 1917 et aux mitrailleurs contre-avions installés sur le toit qui furent tués en 1918. Pol Roger fut le premier Champagne à s’être vue accorder dès 1877, le prestigieux Royal Warrant de la cour d’Angleterre (réobtenu en 2003 après l’avoir perdu fin 1950). Sur la carte du mariage de Kate et de William, duc et duchesse de Cambridge, à Buckingham Palace, le vendredi 29 avril 2011, un seul Champagne fut servi, un Pol Roger Spécial Reserve NV (en magnum) ou encore le 22 juillet 2013, pour la naissance du petit George, en position 3 dans l’ordre de succession au trône. Il est vrai que l’image de Winston Churchill transcende toujours cette belle maison au point qu’aujourd’hui encore elle entretient des relations étroites avec la famille Churchill, Lady Mary Soames, sa fille et Randolph Churchill, son arrière-petite fils.

Château de Pékin
Château de Pékin : Champagne Comtesse Lafond (Photo FC)

Ne m’appelez plus jamais château de Pékin

Se remettre en jambe, c’est aussi gagner le haut de l’avenue et crapahuter dans les quelques arpents de vignes au dessus de la Maison Mercier jusqu’à un alignement de cheminées en béton utilisées pour la ventilation des caves. De là, superbe vue sur Epernay, la tour de Castellane, la vallée de la Marne et tout au loin perdu au milieu du vignoble, le coteau d’Hautvillers. Bref, la conviction d’être au cœur du Champagne ! Ici nous sommes en terre (et sous terre) Mercier. Une fois passée la villa Eugène qui leur appartint (aujourd’hui un hôtel 5 étoiles de 15 chambres), de l’autre côté de l’avenue, se dressent les deux tours de l’étonnant château de Pékin dont le nom évoquerait l’entrée des troupes impériales dans la capitale chinoise. Il fut le siège de la Maison jusqu’en 1878. Laissé à l’abandon, dévoré par le lierre, pillé, c’est presque une ruine que rachète en 2000, le baron Patrick de Ladoucette venu des bords de Loire (de Pouilly Fumé où ses sauvignons sont une référence mondiale) pour étendre son royaume viticole au Champagne. Il a dédié son Champagne à la Comtesse Lafond, son aïeule. Parc et château ont été magistralement restaurés. Les grilles sont grandes ouvertes, la vue au milieu des cèdres s’étend sur la vallée. Le château qui semble si étroit d’apparence s’articule en fait en plusieurs ailes. Sur la pelouse devant la façade, une zone d’atterrissage pour hélicoptère. Ne m’appelez plus jamais château de Pékin mais Comtesse Lafond. Une erreur peut être à l’heure où le marché chinois s’ouvre au Champagne !

Habits de Saveurs, mets et bulles

Christophe Bonnefond et Emmanuel Mercier
A Epernay, en premier plan Christophe Bonnefond, chef de cave de la maison Mercier et Emmanuel Mercier de la quatrième génération (Photo FC)

Un peu plus tard, rendez-vous a été pris à 11 h 40 avec Emmanuel Mercier (la quatrième génération, l’arrière petit fils d’Eugène) ambassadeur de la marque et Christophe Bonnefond, chef de cave de la Maison Mercier, celui qui eut la lourde tache de remplacer Monique Charpentier œnologue et première chef de cave femme à la tête d’une grande maison. Ils entourent Sébastien Leproux (le pâtissier de l’Assiette Champenoise à Tinqueux), pour un Habits de Saveurs qui se confectionne dans la cuisine grandeur nature aménagée halle Saint -Thibault pour l’occasion à proximité du marché traditionnel. L’association se fait entre un chef étoilé et une Maison de Champagne (le duo est tiré au sort). A 11 h 20 c’était au tour du chocolatier Vincent Dallet d’Epernay associé au Champagne Pol Roger. Le programme prévoyait cette année 10 Habits de Saveurs. Le tout à consommer sur place et sans modération.

L’avenue de Champagne inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco

A l’heure où Matignon diminue ses commandes de Champagne, où l’Elysée fait appel au lycée viticole d’Avize (Champagne Sanger), Franck Leroy (UDI) maire d’Epernay, sourit ! Sans doute une certaine hypocrisie due à l’austérité ambiante ! Le Champagne n’est-il pas le produit d’exportation par excellence, le luxe à la française partout dans le monde et le symbole universel de la fête. La dernière édition des Habits de Lumière que Franck Leroy sut promouvoir avec talent et dynamisme serait son pied de nez à la grisaille actuelle. Comment pourrait-il en être autrement, lui qui est le maire de la capitale du Champagne ! Alors Monsieur le Maire, ce million de touristes attendus à l’aube de 2016 ? La réponse est venue le 4 juillet 2015 avec l’inscription officielle de la Champagne sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco dans la catégorie Paysage culturel : 3 sites retenus faisant la part belle à Epernay : l’avenue de Champagne à Epernay, la colline Saint-Nicaise à Reims et les coteaux historiques autour d’Epernay. Une inscription qui annonce un afflux de touristes venus du monde entier !