Phylloxera (ravageur de la vigne) : phylloxera vastatrix*: puceron dévastateur, puceron ravageur, insecte piqueur ou pire, pou térébrant à forme volante et à forme dévorante. L’imagination des entomologistes pour décrire ce minuscule insecte apparenté aux pucerons, originaire de l’est des Etats-Unis est à la hauteur de la peur qu’il suscita.

Redoutable phylloxera qui fut pour la vigne ce que fut la peste ou le choléra pour l’homme : la pire catastrophe qu’une plante cultivée n’ait jamais connue. Il pique, il suce les racines de la vigne dont il entraîne inexorablement le pourrissement. Le cep met trois ans à mourir.

*Du grec : sèche-feuille dévastateur.

La pire catastrophe pour une plante cultivée

En 1865, quelques pieds de vignes se dessèchent mystérieusement dans le midi de la France. On est non loin de Sète, port où l’on saura plus tard que c’est de là que l’insecte aurait débarqué d’Amérique. Très rapidement, les professeurs Planchon, Bazille et Signoret identifient le puceron.

Mais le mal est terriblement contagieux, rien ne peut alors arrêter sa propagation. Pour ressentir l’état de choc qui suit la découverte de cette épidémie et la constatation que nul traitement est efficace, il faut se replonger dans ce que représente la France viticole à cette époque. Le XIXe siècle est en effet, pour ce pays de 2,5 millions d’hectares de vignes, le siècle de toutes les réussites et de tous les dangers.

Partout dans le monde, les vignobles sont en plein essor. Avec le chemin de fer, les grandes plaines du Languedoc commencent à déverser leur flot de vin ordinaire, auquel s’ajoute la production algérienne. C’est l’époque des grandes découvertes de Pasteur qui révolutionnent les techniques de vinification. Mais ce bel ordonnancement a une fin tragique lorsque les sept plaies d’Égypte s’abattent sur les vignes européennes.

D’abord en signes énonciateurs des malheurs, l’oïdium en 1830, puis le mildiou, deux maladies cryptogamiques qui causent des dégâts considérables. Mais on n’avait rien vu ! Le pire arrive avec le pou térébrant, plus connu sous le nom de phylloxéra. Il débarque d’Amérique (au sens propre) vers 1864, provoquant une catastrophe nationale qui va ruiner des régions entières et entraîner la quasi-disparition de la vigne. Jamais l’agriculture française n’avait connu une telle catastrophe pour une quelconque production agricole. On dit qu’elle a coûtée à la France plus que la guerre de 1870.

Une guerre de trente ans

La chronologie de sa propagation est infernale. L’insecte se répand partout sous ou sur le sol, de racine en racine, de souche en souche. Sous forme ailée, rien ne l’arrête. Il est entraîné par le vent en créant de nouveaux foyers d’infection là où il est jeté à terre, parfois à plusieurs dizaines de km de son point de départ.

  • 1868-1873 : contamination de l’ensemble du Midi provençal. Le Bordelais et la Charente sont touchés ;
  • 1876 : le Minervois et le Beaujolais ;
  • 1878, le 17 juillet, la Bourgogne est contaminée. Le premier village atteint est Meursault ;
  • 1880 : le Val de Loire ;
  • 1890 : la Champagne etc.

Alors face à l’impuissance de la science, on imagine tout : submersion hivernale des vignes en pensant noyer le puceron ; plantation dans les sables qui lui font obstacle (que 3 % du vignoble) ; couteux et dangereux traitements à base de sulfure de carbone (le fameux sulfatage) qui non efficaces se contente de ruiner (santé et finances) les vignerons.

Américanistes contre sulfateurs

Planchon, le découvreur du phylloxera vastatrix a une autre idée. Il décide à la suite d’une mission aux Etats-Unis d’importer à partir de 1873 des plants américains résistants au puceron comme le Vitis labrusca (ou fox grape). Il lance en 1877 le mouvement des américanistes, qui s’oppose aux vaporisateurs baptisé les sulfateurs. Mais les premières récoltes sont décevantes. Les cépages américains utilisés en direct (noah, clinton…) on un goût particulièrement désagréable qu’on qualifiera de foxé donnant des vins imbuvables et invendables. On décide alors (coup de génie !) de greffer notre vitis vinifera européen sur des pieds américains résistants. Certains porte-greffes riparia,  rupestri, berlandieri…  deviendront les vedettes incontestées de la replantation du vignoble. Des racines américaines oui mais des raisins qui restent français, l’honneur est sauf !

Des conséquences positives

La reconstitution du vignoble se fera de 1880 à1900 grâce à des encouragements fiscaux et à la formation de coopératives. Elle a pour conséquence une diminution des surfaces (réduite à 1,6 million d’ha). Les vignes sont maintenant alignées (en rangs) autorisant la mécanisation mais certaines vont disparaître comme celles du nord-ouest ou du centre.

Grâce aux greffes, les vignerons font d’une pierre quatre coups : les hybrides obtenus sont non seulement insensibles au phylloxera, mais ils supportent mieux le froid et résistent à d’autres parasites comme le mildiou qui sévit en France depuis 1878. Enfin, les rendements sont meilleurs. De la pénurie pendant près de trente ans, on passera vite à la surproduction qui conduira à l’effondrement des prix, la misère des vignerons et les mouvements de révolte de 1907 notamment dans le Languedoc.

Le phylloxera ne constitue plus aujourd’hui une menace réelle. Cependant la récente crise phylloxérique survenue en Californie au début des années 1990 (retour si l’on peut dire à l’envoyeur) dont la cause est  l’emploi massif d’un porte-greffe insuffisamment résistant au parasite, montre qu’il faut encore rester vigilant.

P.-S. : pour plus de détail sur le puceron, se reporter à Dactylosphaera vitifolii (phylloxera).