Henry Marionnet et aujourd’hui son fils Jean-Sébastien du domaine de la Charmoise en Sologne sont les pionniers de la vigne franche de pied (non greffée). Henry Marionnet est l’homme des défis. L’un d’entre eux fut de permettre à ses contemporains de redécouvrir un trésor oublié, l’authentique vin d’une vigne non greffée. Retrouver en quelque sorte le vrai goût de la vigne avant le phylloxera ! Depuis près de trente ans, dans son domaine de la Charmoise à Soings, il observe, il cherche, il plante, il récolte, il vinifie. Un très long travail de patience dans le respect de l’intégrité naturelle de ses vignes qu’il sait accompagner en les laissant s’exprimer plutôt qu’en ayant recours à des artifices, chimiques ou autres. Au départ ce vigneron exceptionnel, eut quelques atouts. D’abord son terrain d’expérimentation, La Charmoise, une terre ingrate et sableuse dans la partie orientale de la Touraine, à 30 km au sud de Blois, au point le plus élevé entre la Loire au nord, et le Cher au sud. Le sol est de type perruches, c’est-à-dire constitué d’argile à silex avec plus ou moins de silice et de graviers. Ensuite, grâce à sa position, la plus à l’est de la Touraine, le domaine bénéficie d’un climat plus continental et donc propice au gamay comme au sauvignon. De plus, un microclimat favorable assure à la fois une excellente maturité et une bonne protection envers les gelées printanières.

Un domaine de 60 ha planté de gamay et de sauvignon

C’est ainsi qu’aujourd’hui, le domaine est en très grande majorité planté de gamay noir à jus blanc (33 ha) pour les vins rouges et de sauvignon (20 ha) pour les vins blancs. La cave est entièrement équipée en cuves inox. Les vinifications réalisées au domaine sont toutes spéciales et différentes des méthodes classiques ; ce qui confère aux vins (400 000 bouteilles par an) des qualités et des propriétés tout à fait originales. Il faut savoir qu’ici, la plus grande partie de la cueillette se fait à la main, en petits paniers avec tri. La vinification peut être différente chaque année en fonction du millésime, de la maturité et de l’acidité de la vendange. Précision importante ! Le sauvignon d’Henry Marionnet est souvent élaboré à partir d’une macération pelliculaire. De même, la vinification malolactique n’est jamais réalisée pour conserver au vin toute son acidité. Après donc une légère filtration nécessaire pour le clarifier, ce sauvignon Touraine repose tranquillement en cuves inox jusqu’à sa mise en bouteilles l’année suivante. Cette vinification le dote d’une palette d’arômes beaucoup plus large : un nez délicatement fumé, et fruité, où l’on ressent particulièrement le citron, l’ananas, le pamplemousse, et un peu le cassis, mais surtout sans aucune nuance végétale, défaut caractéristique de ce cépage.

Loin de toute dépendance américaine !

Petit retour en arière ! Lorsqu’à la fin du XIXe siècle le phylloxéra détruisit l’ensemble du vignoble français, il fallut replanter sur des porte-greffes venus d’Amérique, immunisés contre le terrible parasite. En gros, depuis, chaque vin français est en quelque sorte sous influence américaine. Une question se pose alors : ce porte-greffe modifie-t-il la véritable authenticité des vins français? Sans doute existe-t-il des sols, des environnements ou même des microclimats où le parasite ne viendrait ou ne pourrait survivre. On a commencé depuis une vingtaine d’années, et plus particulièrement en Touraine, à replanter des cépages francs de pied (non greffés). L’expérience a été tentée avec succès à Chinon chez Charles Joguet (La Dioterie) avec du caber­net franc non greffé. Mais le véritable pionnier dans cette région est sans conteste Henry Marionnet, qui tenta l’expérience sur son cépage principal, le gamay, en 1992. Résultat, un vin différent, un vin plus ample, plus dense, plus mordant, avec des arômes plus puissants de cerise, noyau et fruits frais. Aujourd’hui, après le cabernet franc et le gamay, c’est au tour du sauvignon et du côt de vivre leur vie libre … Loin de toute dépendance américaine.

Un vigneron atypique et audacieux

La famille Marionnet arrive à Soings, au milieu du siècle dernier. En 10 ans, entre 1967 et 1978, le vignoble à l’abandon est entièrement replanté et agrandi. Henry Marionnet n’aura de cesse que d’inventer : la plantation sur film plastique ; la fermentation intracellulaire sous CO2 pour éviter l’ajout de levures et de soufre ; le gamay de Touraine. Il repère près de chez lui une parcelle de vigne pré-phylloxérique. Ce sera le début d’une belle histoire qu’il raconte volontiers : Début 1999, un vigneron habitant près de chez moi désirant prendre sa retraite est venu me proposer sa vigne. Parmi celle-ci, à ma grande surprise, se trouvait une parcelle très ancienne de 0,36 ha qui, d’après la tradition orale, avait été plantée en 1850. Des experts ont confirmé le grand âge de cette vigne, qui n’a donc pas été greffée puisque le phylloxéra n’est apparu en France qu’à partir de 1870. Je pense posséder aujourd’hui la plus vieille vigne de France. 

Deux cuvées de romorantin

En fait il s’agissait d’une vigne plantée d’un cépage blanc, le romorantin (cépage qu’on retrouve juste à coté dans l’AOC Cour-Cheverny et qu’il vient de replanter dans le parc du château de Chambord). Les analyses opérées à l’université de Montpellier ont permis d’authentifier cette vigne comme ayant été plantée bien avant l’invasion du phylloxera. Ainsi est née la Cuvée Provinage un vin très minéral, des arômes de fruit à chair blanche, de la noisette, du miel de la fleur blanche C’est ce vin à nul autre pareil qui fut servi à la reine Elisabeth II lors d’un dîner officiel à l’Elysée en 2004. Cette cuvée Le Provignage sera suivie d’une autre, La Pucelle de Romorantin*. Elle a été réalisée avec des plants issus de la vigne restée vierge de Provignage, car non-greffée. Elle est franche de pied, donc vierge aussi de tout porte-greffe américain.

*La pucelle de Romorantin d’Henry Marionnet, un vin différent de ceux de la région, minéral, il possède une palette très complexe de fruits à chair blanche, avec un peu de noisette, de miel et de fleurs blanches comme le chèvrefeuille.

DSCN0547 (1)
Ces jeunes plants de romorantin qui feront la fierté du vignoble de Chambord ont été plantés par Henry Marionnet (Photo FC)

Première Vendange

A l’extrême opposé, la Cuvée Premières vendanges, est quant à elle, le fruit de vignes encore toutes jeunes, un vin élaboré à partir du gamay sans aucun apport de produit œnologique ni chaptalisation. C’est un vin hors norme, vinifié, élevé et mis en bouteilles dans des conditions complètement naturelles. C’est le vin de gamay dans sa pureté la plus totale.

« M » de Marionnet

C’est avec cette cuvée que Henry Marionnet va connaître la notoriété : j’avais repéré une vigne de sauvignon qui me donnais toujours de grandes émotions. Grâce à de petits rendements et une cueillette tardive, j’obtins des raisins tout à fait fabuleux. Ils le furent au point que le vin qu’il en tira fut sacré Meilleur Sauvignon du Monde aux Olympiades organisées par Jacques Dupont et Pierre Crisole du magasine Gault & Millau. C’était le millésime 89 . De ce « M » de Marionnet, il dira : c’est la cuvée qui m’a donné la plus grande émotion de ma vie ! Elle provient de la plus belle parcelle de sauvignon du domaine, mais n’est pas réalisable tous les ans, car le raisin à sa cueillette doit avoir une maturité de 14° minimum. C’est un vin immense, riche, onctueux, avec une palette d’arômes impressionnants.

Les Vinifera

C’est à partir d’un hectare de gamay non greffé en prenant un énorme risque avec le phylloxera toujours présent que Henry Marionnet commença. Une parcelle qui donna un vin gras, très long en bouche avec dit-il une complexité et un équilibre dignes des plus grands crus. Ce risque, en toute connaissance de cause il saura l’étendre en plantant en 2000, quatre nouveaux hectares de sauvignon, de côt et de gamay.

Une production rarissime

Les «Vinifera» sont des cuvées issues de vignes exceptionnelles plantées franches de pied (non greffées). Il s’agit d’une production tout à fait rarissime qui permet de retrouver l’expression réelle des vins et découvrir ce que buvaient les gens avant l’arrivée du phylloxéra qui détruisit pratiquement tout le vignoble mondial, entre 1864 et 1900. A leur dégustation, on découvre avec étonnement qu’ils sont complètement différents des mêmes vins produits à partir des cépages greffés. Ils ont une classe et une élégance supérieures et nous surprennent par le charme et la complexité inédite de leurs arômes et par la beauté et de leur couleur pour les Rouges. Les Blancs existent en deux variétés : sauvignon et chenin, puis également, les Rouges, avec le gamay et le côt.

les cépages oubliés

Henry Marionnet va lancer une cuvée à partir d’une vigne plantée en gamay de Bouze, vieux cépage d’origine bourguignonne qui a pratiquement disparu ; une variété à jus rouge qui donne un vin rustique mais à la couleur et à la profondeur impressionnante : d’une intensité incroyable par sa mâche et son fruit, avec une couleur pratiquement noire, spectaculaire précise-t-il !

Jean-Sébastien Marionnet a pris la relève

Tous ces vins sont maintenant sur la carte  des plus grandes tables du monde. Son fils Jean-Sébastien Marionnet a pris la relève. Alors, resterait-il à cet homme passionné, à ce charmeur de cépages*, à celui qui fut honoré par l’Académie internationale du vin, le beau titre de vigneron oui mais de vigneron le plus iconoclaste du monde !

*aux éditions Féret