Les grands vins naissent des vieilles vignes ! Partant de ce constat, il est naturel de vouloir allonger au maximum l’espérance de vie de ses ceps. Malheureusement, il arrive qu’ils meurent dans la fleur de l’âge, bien avant l’épuisement total de la parcelle qui nécessitera arrachage complet, repos et replantation.

Pour ces pieds partis trop tôt, il existe une pratique qui consiste à les supplanter par de jeunes plants : c’est la technique de la complantation. Les ceps malades sont arrachés et remplacés par de nouveaux plants au fur et à mesure de leur dépérissement. Jeunes pousses et anciens pieds cohabitent ainsi dans les mêmes allées.

Si cette technique ancestrale possède de nombreux atouts, elle est toutefois délicate à réaliser, et sa réussite n’est pas garantie. C’est un procédé onéreux qui ne répond pas à tous les cas de figure. L’âge et l’intérêt de la parcelle doivent justifier cet investissement. La complantation doit s’inscrire avec d’autres méthodes dans une véritable stratégie de renouvellement du vignoble.

arrachage vigne
Arrachage de la vigne
Crédits photo : CC Olivier Colas

Pourquoi complanter ?

Des maladies de plus en plus difficiles à éradiquer

Face aux nombreuses maladies du bois et surtout à la difficulté de les éradiquer du fait des interdictions croissantes des produits phytosanitaires, le recours à la complantation est aujourd’hui monnaie courante chez les viticulteurs. C’est une bonne pratique pour lutter contre le dépérissement de la vigne. Les ceps morts sont en effet un bon support pour les champignons responsables des différentes maladies du bois, il est donc primordial de s’en débarrasser pour éviter la prolifération.

La plupart du temps, les ceps morts pour raison accidentelle (accident mécanique), d’intempérie (sécheresse) mais aussi sanitaire (esca, eutypiose), sont de bons candidats à la complantation. Cependant, si les conditions de culture ne sont pas favorables et les risques de contamination élevés, cette pratique peut se transformer en fiasco ! Avant d’opter pour le remplacement des mourants, il est indispensable d’analyser la cause de la décrépitude, et même dans certains cas de résoudre le problème pour garantir le succès de la manœuvre.

En général, on estime que des travaux de remplacements peuvent être envisagés si le seuil de 5% de pieds morts ou déficients est atteint.

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Pied de vigne contaminé par des champignons de l’ESCA
Crédits photo : CC Bauer Karl

Le renouvellement des vieilles vignes

En vieillissant, un cep perd en vigueur et produit généralement moins de feuilles et de raisin. Cultiver de vieilles vignes n’est donc pas l’idéal en terme de rendement. Mais étant donné leur feuillage moins dense, les grains produits par ces vieux ceps sont plus exposés au soleil. Dans de bonnes conditions il deviennent donc plus intense et savoureux. Assurer la longévité de ses vigne est donc très important pour produire un vin de bonne qualité.

Mais arrive un jour où le pied meurt ou ne produit plus, et le viticulteur doit mettre en place un plan de remplacement de sa vigne pour conserver un rendement régulier et élevé. Il existe différentes options pour remplacer ces vieux ceps. Si la parcelle entière est concernée, il faudra bien entendu tout arracher, faire reposer le sol avant de replanter de nouveaux pieds. Cependant si certains seulement ont péri, il peut être intéressant de remplacer uniquement les manquants afin de conserver les vieux pieds en bonne santé.

Il faudra être particulièrement vigilant dans le cas d’une campagne de complantation au sein d’une très vieille parcelle. En effet, les pieds anciens sont très bien implantés et seront impitoyables envers les jeunes pousses. La vieillesse de la vigne accroît les risques d’échec de la méthode.

Des décrets d’appellation stricts

Gérer la mortalité des ceps est important pour assurer une bonne rentabilité de son exploitation, mais aussi la bonne densité de son vignoble. Les décrets d’appellation sont stricts et imposent un nombre de pieds minimum à l’hectare. Remplacer les manquants permet donc de respecter les quotas imposés par ces décrets. Cela devient même parfois obligatoire sous peine de déclassement d’appellation !

La réglementation AOC impose un pourcentage maximum de pieds morts dans une parcelle. Au delà de ce ratio, le rendement maximal de la parcelle sera amputé du pourcentage de manquants. Cette limite existe pour garantir la qualité de la récolte, elle vérifie que le raisin provient d’un grand nombre de pieds qui donnent peu, plutôt que d’un faible nombre de vignes qui produisent beaucoup. Pour respecter cette norme et assurer la qualité de la production, il est donc parfois nécessaire de pratiquer la complantation.

Les clés d’une complantation réussie

Les difficultés de la complantation

Pratiquer la complantation peut s’avérer très coûteux si ce n’est pas bien fait. D’autant plus que les complants mettent plus de temps à produire qu’une parcelle entièrement renouvelée. Beaucoup de viticulteurs réalisent la complantation tous les ans sans succès, et subissent des pertes importantes. Il faut donc bien veiller à suivre les bonnes pratiques afin de garantir la réussite de sa complantation.

La complantation est une technique épineuse car les pieds de vignes en bonne santé côtoient les pieds fraîchement complantés et se disputent les ressources. La solidité du système racinaire déjà en place et la fragilité des nouveaux ceps rendent leur développement délicat. Les jeunes complants requièrent donc une attention toute particulière pour faire face à cette concurrence rude.

repousse vigne
Repousse de la vigne
Crédits photo : CC Marianne Casamance

Bien préparer sa campagne de complantation

Avant de démarrer sa complantation, il faut commencer par bien s’organiser et préparer les travaux. Afin de prévoir le temps et le matériel, il est indispensable de commencer par marquer et compter les ceps morts. Cela permettra également de pouvoir planifier le personnel pour la réalisation.

Racines nues (longues ou courtes) ou pieds en pots (avec ou sans cache plastique intégré), il est important de bien choisir ses plants et portes-greffes. Les sols d’une même parcelle n’étant pas forcément homogènes, il est primordial de sélectionner avec l’aide de votre pépiniériste des pieds adaptés à chaque type de sol, ainsi qu’à la période de plantation.

Les bonnes périodes pour complanter

Le plus important est de réaliser la complantation peu de temps après repérage du pied mort. Il faudra ensuite veiller à ce qu’il se développe rapidement pour pouvoir affronter au plus vite les agressions climatiques (sécheresse et gel). La nature sur sol déterminera la période optimale pour réaliser les trous à la tarière.  Dans tous les cas, il faut à tout prix réaliser les travaux d’arrachage et de préparation des trous sur un sol sec pour limiter les risques de compactage et de lissage.

Dans les sols sableux

Si le sol est sableux, le forage et la plantation devront se faire consécutivement, de préférence au printemps. En effet les trous risquent de se reboucher rapidement dans ce type de sol, au risque de devoir tout recommencer.

Dans les sols argileux

Si le sol est au contraire argileux, mieux vaut réaliser les trous à la tarière en automne, tout en veillant à ce que le temps soit bien sec.

Vous implanterez ensuite idéalement au printemps suivant. Plusieurs mois d’attente et de fortes pluies permettront de chasser l’air du sol et lui laisseront le temps de se décompacter.

L’entretien des jeunes complants

Les pieds fraîchement complantés demanderont une attention toute particulière. Il est indispensable de bien les entretenir afin de garantir la réussite de l’opération.

jeune plant vigne
Jeune plant de vigne
Crédits photo : CC Roumpf

Fertilisation

Lors de la réalisation des trous, une fertilisation de qualité est indispensable. Elle apportera tous les nutriments nécessaires au développement des nouveaux pieds. Il existe des composts spécifiquement dédiés à la complantation. L’utilisation de ces produits enrichit le sol et améliore sa capacité à retenir l’eau. Ils aideront le système racinaire à s’étoffer et se propager. Selon la nature du sol, comptez entre 1,5 et 3 litres de matière organique par trou, et n’oubliez pas de bien mélanger avec la terre.

Tuteurs et protections

Il faut bien entendu immédiatement effectuer un tuteurage solide des jeunes ceps afin de faciliter leur reprise.

Des tubes rigides anti-ravageurs doivent également entourer les nouveaux pieds. Mais attention à surveiller régulièrement ces protections : elles sont en effet un refuge de choix pour les escargots qui peuvent occasionner de gros dégâts !

Dès les premiers soleils, ces tubes auront l’avantage de réchauffer généreusement la vigne. Mais attention, ils peuvent devenir néfaste lors des périodes de forte chaleur. Dans ce cas, il est préférable de les retirer pour éviter une surchauffe. Pour cette même raison, mieux vaut éviter les protections trop hautes (plus de 40 cm), car elles font davantage transpirer les plants.

Entretien régulier des pieds

Certains types de plants sont particulièrement résistants à la sécheresse. Mais pour les autres ou en cas de canicule, un conseil : soignez l’arrosage !

L’utilisation d’engrais est possible, mais il est préférable d’opter pour des engrais pauvres en azote, et d’attendre la deuxième année au moins. L’utilisation prématurée d’engrais risque en effet de brûler les racines fragiles des jeunes plants.

Comme pour le reste du vignoble, un désherbage de surface (sarclage) sera nécessaire, en fonction de la pousse. Les mauvaises herbes font de l’ombre aux jeunes complants et leur grappillent les ressources. Il faut donc veiller à un désherbage régulier, sans oublier la végétation qui s’installe à l’intérieur des protections !

Afin que les jeunes pousses profitent davantage de la lumière du soleil, taillez plus courts ses voisins. Évitez également qu’ils ne s’étalent en largeur en les fixant pour favoriser une pousse plus verticale.

La suppression des rejets des bourgeons de la partie inférieure du tronc (épamprage) devra être particulièrement soignée. Une fois la vigne un peu plus grande, ses feuilles devront également être surveillées et traitées pour prévenir les maladies et notamment du mildiou.

Gagner du temps en mécanisant sa complantation

La complantation : une technique fastidieuse

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Tarière hydraulique Boisselet
Crédits photo : CC Nesta21

Comme vu précédemment, trois grandes étapes sont nécessaires à la complantation :

  1. Il faut d’abord commencer par arracher tous les ceps morts
  2. Puis creuser les trous qui recevront les nouveaux plants
  3. Pour finir par planter les jeunes pousses

C’est une pratique qui demande beaucoup de travail et de temps.

Les engins mécaniques à la rescousse

Réaliser tout ce travail à la main est extrêmement fastidieux, surtout si un nombre conséquent de pieds sont à remplacer. Heureusement, chacune des étapes décrites plus haut peut être mécanisée.

L’arrachage des vieilles vignes peut par exemple être réalisé à l’aide d’une pince arrache vigne. Cet outil spécialement dédié à l’arrachage de pieds de vigne se fixe à l’avant du tracteur et facilite l’extraction des ceps et de leurs racines. Il permet de gagner un temps précieux tout en étant assez précis pour ne pas endommager le vignoble restant.

Pour creuser les trous qui vont accueillir la nouvelle vigne, il est également possible d’atteler une tarière 3 point à son tracteur. Cet engin est capable de forer dans des sols rigides et de réaliser des trous impressionnants. Essayez de creuser 10 trous à la pioche et vous comprendrez l’intérêt de cet outil ! Une tarière 3 points permet de percer jusqu’à 600 trous par jours ! L’inconvénient de la tarière, c’est qu’elle ne rebouche pas les trous. Certains viticulteurs préférerons ainsi la mini-pelle, qui creuse et colmate instantanément. Elle ne permet cependant d’effectuer que 150 trous par jour maximum, et l’investissement est plus important. En bref, en prenant en compte rendement et  rebouchage, les deux techniques se valent finalement en terme de temps !

Il existe enfin des replanteuses tractées, qui permettent de planter les pieds de vigne sans se fatiguer. Ces machines nécessitent 2 personnes : une conduit le tracteur, l’autre insère les ceps dans la machine.

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Tarière montée sur tracteur
Crédits photo : CC User:SB_Johnny

Avec l’aide de tous ces outils qui vous font gagner temps et énergie, la complantation devient plus praticable et rentable. Mais n’oubliez pas que la méthode doit tout de même s’inscrire dans un plan global d’entretien du vignoble. Il existe bien d’autres techniques permettant de régénérer un pied de vigne, comme par exemple le  greffage en fente ou le t-bud. L’important est de bien choisir la méthode adaptée au vignoble et à votre stratégie de renouvellement !